Dominique Cravic & Les Primitifs du Futur
Les Crimes du Musette
Sortie le 22 mai 2026
Label: Buda Musique
L’aventure de ce groupe vraiment pas comme les autres démarre en 1986 par la rencontre de Dominique Cravic avec Robert Crumb. L’auteur de bande dessinée underground, que l’on connaît surtout en France grâce à ses dessins parus dans le mensuel libertaire Actuel dix ans plus tôt, est à Paris et, grand amateur de 78 tours, il cherche quelqu’un pour le guider dans la jungle des collectionneurs et des marchands des Puces. Le guitariste se souvient : « On a bien sûr parlé musique et j’ai découvert qu’il s’intéressait beaucoup au musette. Mais je ne savais pas qu’il était aussi musicien… Mon ami Jean-Claude Asselin lui a prêté une mandoline et on a commencé à jouer avec Jean-Jacques Milteau, Guy Lefebvre, Didier Roussin, Daniel Colin, Olivier Blavet et quelques autres. J’avais animé pas mal de bals en Normandie, Didier venait de rentrer chez Jo Privat, il y avait une grande logique dans tout ça. Le groupe s’est stabilisé, on a été enregistrer chez Bob Mathieu, un batteur de l’époque yéyé qui avait monté son studio, et Crumb est rentré aux États-Unis, d’où il nous a envoyé un dessin somptueux pour la couverture. Quant au nom du groupe, il m’est venu comme ça, un jour… »
L’aventure de ce groupe vraiment pas comme les autres démarre en 1986 par la rencontre de Dominique Cravic avec Robert Crumb. L’auteur de bande dessinée underground, que l’on connaît surtout en France grâce à ses dessins parus dans le mensuel libertaire Actuel dix ans plus tôt, est à Paris et, grand amateur de 78 tours, il cherche quelqu’un pour le guider dans la jungle des collectionneurs et des marchands des Puces. Le guitariste se souvient : « On a bien sûr parlé musique et j’ai découvert qu’il s’intéressait beaucoup au musette. Mais je ne savais pas qu’il était aussi musicien… Mon ami Jean-Claude Asselin lui a prêté une mandoline et on a commencé à jouer avec Jean-Jacques Milteau, Guy Lefebvre, Didier Roussin, Daniel Colin, Olivier Blavet et quelques autres. J’avais animé pas mal de bals en Normandie, Didier venait de rentrer chez Jo Privat, il y avait une grande logique dans tout ça. Le groupe s’est stabilisé, on a été enregistrer chez Bob Mathieu, un batteur de l’époque yéyé qui avait monté son studio, et Crumb est rentré aux États-Unis, d’où il nous a envoyé un dessin somptueux pour la couverture. Quant au nom du groupe, il m’est venu comme ça, un jour… »
Cocktail d’amour, publié en 1986 chez Media 7, accompagne la redécouverte du musette et le début de la réhabilitation de l’accordéon ; l’album est une petite détonation qui surprend positivement le public et accroche la critique. Voilà comment Les Primitifs du Futur, avec leur musique un rien décalée et leur patronyme qui semble emprunté à une nouvelle de Jorge Luis Borges, se sont installés presque par effraction dans le paysage musical de l’époque. L’aventure a perduré, à travers quatre disques parus de 1995 à 2008 plus un « live ». Le groupe est depuis longtemps un orchestre à géométrie variable, avec Dominique Cravic toujours aux commandes. Quant à Crumb, il est passé du statut de membre officiel à celui d’éminence grise, puisqu’il continue, avec ses illustrations qui ornent toutes les pochettes, à forger l’identité du combo.
Si le musette des débuts s’est très vite offert des embardées réjouissantes dans le blues et le manouche, la musique n’a pas cessé d’évoluer, en incorporant successivement des touches d’esthétiques typiques et tropicales comme la biguine, des échos de danses de salon comme la valse, ou des influences de folk du Maghreb des années trente. Comme le dit Cravic avec gourmandise, « Les Primitifs jouent avec les styles et font fi des barrières temporelles, on a toujours pratiqué une sorte de hold-up artistique, et on est devenus une espèce d’atelier extrêmement large où on peut accueillir des tas de styles venus d’autres continents, d’autres époques… ». La démarche se poursuit avec ce nouvel album, Les Crimes du musette, un titre qui fait référence à la réserve mêlée de condescendance que beaucoup expriment toujours par rapport à ce fameux genre qui ne serait pas aussi noble que le bebop, le free, le rockabilly, la chanson ou même le rock.
Dans cet opus jubilatoire que l’on n’attendait plus et qui vient nous réenchanter, le répertoire puise encore à de nouvelles sources. Un titre évoque Chet Baker le prince du cool, un autre est un salut à Henri Salvador – Cravic a travaillé avec lui lors de son come-back avec Chambre avec vue en 2000 –, sans oublier un hommage aux pianos-bars des grands hôtels et un morceau en forme de carte postale africaine. « Aujourd’hui, on ose de plus en plus de choses… », explique le guitariste en parlant de deux adaptations savoureuses in French s’il vous plaît, la première de Smoke Gets In Your Eyes qui fait penser aux faces Ultraphone de Django Reinhardt, la seconde du Take Five de Paul Desmond qui s’inspire de la version française de Richard Anthony. Il cite aussi ces deux chansons avec des textes écrits par le nouvel académicien des beaux-arts Emmanuel Guibert, l’une sur João Gilberto, l’autre sur le marché des musiciens à Pigalle dans l’entre-deux-guerres, quand les chefs d’orchestre venaient recruter pour leurs bals.
Plusieurs fils rouges sous-tendent ces Crimes, qui s’écoutent comme une suite de petits pastels lumineux. D’abord, un parfum d’éternité, avec cette façon élégante de rendre tellement actuelles toutes ces musiques qui viennent du passé, et dont l’assemblage défie les étiquettes. Il y a aussi ces flâneries dans Paris que ne renierait pas Patrick Modiano, elles passent par le Jardin des Plantes, les bords de Seine, le Luxembourg, Saint-Germain-des-Prés et la porte d’Orléans, avec des haltes dans des bistrots à nappes à carreaux ou un restaurant chinois de Belleville, et en prime une virée du côté de Chatou… Ensuite, une remise définitive de l’accordéon à la place qu’il mérite, grâce à une brochette de virtuoses qui viennent d’univers différents : Raúl Barboza ambassadeur du chamamé argentin, Daniel Mille, le fidèle Daniel Colin, Grégory Veux, Christophe Lampidecchia, Francis Varis, et Seppe Vande Walle que Cravic a rencontré à Bruxelles en improvisant avec lui sur des thèmes de Gus Viseur ; tous contribuent à redonner à l’instrument ses lettres de noblesse, en confirmant son appartenance à la grande famille des musiques du monde entier et du jazz en particulier. « Jusqu’à la fin des années cinquante, l’accordéon était présent dans toutes les couches de la société », aime rappeler le capitaine des Primitifs.
Les Crimes du musette est aussi une mine d’or pour érudits, un véritable jeu de pistes où, entre auteurs, compositeurs et inspirateurs, on peut trouver en plus des grands noms déjà cités, Pierre Barouh et Allain Leprest, Juliette Gréco et François Truffaut, Jerome Kern et Tino Rossi, Paul Verlaine et Gino Bordin, Christophe et Joséphine Baker, Johnny Mercer et Ernst Lubitsch, Sanseverino et Alain Jean-Marie, Fats Waller et Gunther Schuller, Glenn Miller… Même constat du côté des instruments : bendir, clavietta, marimba, scie musicale, đàn bầu, guitare hawaïenne, thérémine, ukulélé, sanshin, woodblock et castagnettes, tous participent à la réussite de ce disque synonyme de bonheur perdu et retrouvé. Car chaque morceau possède son secret : une couleur antillaise, un rythme de paso doble, un chorus créole, une mélodie élégiaque, un cha-cha-cha suranné, une caresse de violoncelle, une ritournelle dépoussiérée et ripolinée, un air hispanisant, un picking de blues qui sent la tourbe, un halo superbement nostalgique, chacun pourra compléter l’inventaire de tous ces clins d’œil à sa guise.
Dominique Cravic, l’organisateur de cette sauterie classieuse qui confirme que les Primitifs ont été des acteurs clés du renouveau du musette, ressemble à un Monsieur Loyal déguisé en crooner, en train de partager sa passion des musiques populaires. Il nous raconte au fil des plages la façon dont elles se fabriquent, les influences croisées qui les irriguent, il met aussi à l’honneur avec tous ceux qui l’entourent le rôle fondamental des accompagnateurs, ces musiciens qui ne sont ni des seconds couteaux ni des musiciens de l’ombre, mais qui, dans la lignée d’un Marcel Azzola, ont un véritable don d’enlumineurs. Œuvre pédagogique car elle est réalisée par des passeurs, pleine d’esprit et de swing, d’airs à danser et à penser, voilà une musique qui est aussi bougrement addictive, doucement militante, légère et canaille à la fois. Une sorte d’objet sonore non identifié, très cosmopolite, qui défie l’espace-temps et d’où émergent de multiples moments précieux.
« Les jeunes ils ont le feu, mais les vieux ils ont la lumière », sourit Dominique Cravic en citant un client du bar Le bon coin, dans sa ville natale de Dreux, qui venait boire des verres avec son chapeau camarguais et ses bottines. Il précise sa pensée : « C’est un album de vieux mecs, et on l’assume. Colin, Barboza, Milteau, Huck, Crumb, moi, on a tous passé les 70 ans, idem pour plusieurs de nos fans prestigieux comme Art Spiegelman… » C’est vrai, l’âge est synonyme du temps qui passe, les saisons qui se suivent comme un sablier qui s’écoule. Mais nos vies ne sont pas seulement rythmées par le calendrier, cette très vieille invention humaine qui sert à organiser le temps. Il y a aussi la culture et les arts qui occupent une place essentielle ; les chapitres d’un livre vers lesquels on revient régulièrement, l’œuvre d’un peintre que l’on n’a jamais terminé de décrypter, et bien sûr la musique qui est un univers infini, et dont ce grand cru des Primitifs du Futur pourrait bien être un bel épitomé.
Pascal Bussy
Cocktail d’amour, publié en 1986 chez Media 7, accompagne la redécouverte du musette et le début de la réhabilitation de l’accordéon ; l’album est une petite détonation qui surprend positivement le public et accroche la critique. Voilà comment Les Primitifs du Futur, avec leur musique un rien décalée et leur patronyme qui semble emprunté à une nouvelle de Jorge Luis Borges, se sont installés presque par effraction dans le paysage musical de l’époque. L’aventure a perduré, à travers quatre disques parus de 1995 à 2008 plus un « live ». Le groupe est depuis longtemps un orchestre à géométrie variable, avec Dominique Cravic toujours aux commandes. Quant à Crumb, il est passé du statut de membre officiel à celui d’éminence grise, puisqu’il continue, avec ses illustrations qui ornent toutes les pochettes, à forger l’identité du combo.
Si le musette des débuts s’est très vite offert des embardées réjouissantes dans le blues et le manouche, la musique n’a pas cessé d’évoluer, en incorporant successivement des touches d’esthétiques typiques et tropicales comme la biguine, des échos de danses de salon comme la valse, ou des influences de folk du Maghreb des années trente. Comme le dit Cravic avec gourmandise, « Les Primitifs jouent avec les styles et font fi des barrières temporelles, on a toujours pratiqué une sorte de hold-up artistique, et on est devenus une espèce d’atelier extrêmement large où on peut accueillir des tas de styles venus d’autres continents, d’autres époques… ». La démarche se poursuit avec ce nouvel album, Les Crimes du musette, un titre qui fait référence à la réserve mêlée de condescendance que beaucoup expriment toujours par rapport à ce fameux genre qui ne serait pas aussi noble que le bebop, le free, le rockabilly, la chanson ou même le rock.
Dans cet opus jubilatoire que l’on n’attendait plus et qui vient nous réenchanter, le répertoire puise encore à de nouvelles sources. Un titre évoque Chet Baker le prince du cool, un autre est un salut à Henri Salvador – Cravic a travaillé avec lui lors de son come-back avec Chambre avec vue en 2000 –, sans oublier un hommage aux pianos-bars des grands hôtels et un morceau en forme de carte postale africaine. « Aujourd’hui, on ose de plus en plus de choses… », explique le guitariste en parlant de deux adaptations savoureuses in French s’il vous plaît, la première de Smoke Gets In Your Eyes qui fait penser aux faces Ultraphone de Django Reinhardt, la seconde du Take Five de Paul Desmond qui s’inspire de la version française de Richard Anthony. Il cite aussi ces deux chansons avec des textes écrits par le nouvel académicien des beaux-arts Emmanuel Guibert, l’une sur João Gilberto, l’autre sur le marché des musiciens à Pigalle dans l’entre-deux-guerres, quand les chefs d’orchestre venaient recruter pour leurs bals.
Plusieurs fils rouges sous-tendent ces Crimes, qui s’écoutent comme une suite de petits pastels lumineux. D’abord, un parfum d’éternité, avec cette façon élégante de rendre tellement actuelles toutes ces musiques qui viennent du passé, et dont l’assemblage défie les étiquettes. Il y a aussi ces flâneries dans Paris que ne renierait pas Patrick Modiano, elles passent par le Jardin des Plantes, les bords de Seine, le Luxembourg, Saint-Germain-des-Prés et la porte d’Orléans, avec des haltes dans des bistrots à nappes à carreaux ou un restaurant chinois de Belleville, et en prime une virée du côté de Chatou… Ensuite, une remise définitive de l’accordéon à la place qu’il mérite, grâce à une brochette de virtuoses qui viennent d’univers différents : Raúl Barboza ambassadeur du chamamé argentin, Daniel Mille, le fidèle Daniel Colin, Grégory Veux, Christophe Lampidecchia, Francis Varis, et Seppe Vande Walle que Cravic a rencontré à Bruxelles en improvisant avec lui sur des thèmes de Gus Viseur ; tous contribuent à redonner à l’instrument ses lettres de noblesse, en confirmant son appartenance à la grande famille des musiques du monde entier et du jazz en particulier. « Jusqu’à la fin des années cinquante, l’accordéon était présent dans toutes les couches de la société », aime rappeler le capitaine des Primitifs.
Les Crimes du musette est aussi une mine d’or pour érudits, un véritable jeu de pistes où, entre auteurs, compositeurs et inspirateurs, on peut trouver en plus des grands noms déjà cités, Pierre Barouh et Allain Leprest, Juliette Gréco et François Truffaut, Jerome Kern et Tino Rossi, Paul Verlaine et Gino Bordin, Christophe et Joséphine Baker, Johnny Mercer et Ernst Lubitsch, Sanseverino et Alain Jean-Marie, Fats Waller et Gunther Schuller, Glenn Miller… Même constat du côté des instruments : bendir, clavietta, marimba, scie musicale, đàn bầu, guitare hawaïenne, thérémine, ukulélé, sanshin, woodblock et castagnettes, tous participent à la réussite de ce disque synonyme de bonheur perdu et retrouvé. Car chaque morceau possède son secret : une couleur antillaise, un rythme de paso doble, un chorus créole, une mélodie élégiaque, un cha-cha-cha suranné, une caresse de violoncelle, une ritournelle dépoussiérée et ripolinée, un air hispanisant, un picking de blues qui sent la tourbe, un halo superbement nostalgique, chacun pourra compléter l’inventaire de tous ces clins d’œil à sa guise.
Dominique Cravic, l’organisateur de cette sauterie classieuse qui confirme que les Primitifs ont été des acteurs clés du renouveau du musette, ressemble à un Monsieur Loyal déguisé en crooner, en train de partager sa passion des musiques populaires. Il nous raconte au fil des plages la façon dont elles se fabriquent, les influences croisées qui les irriguent, il met aussi à l’honneur avec tous ceux qui l’entourent le rôle fondamental des accompagnateurs, ces musiciens qui ne sont ni des seconds couteaux ni des musiciens de l’ombre, mais qui, dans la lignée d’un Marcel Azzola, ont un véritable don d’enlumineurs. Œuvre pédagogique car elle est réalisée par des passeurs, pleine d’esprit et de swing, d’airs à danser et à penser, voilà une musique qui est aussi bougrement addictive, doucement militante, légère et canaille à la fois. Une sorte d’objet sonore non identifié, très cosmopolite, qui défie l’espace-temps et d’où émergent de multiples moments précieux.
« Les jeunes ils ont le feu, mais les vieux ils ont la lumière », sourit Dominique Cravic en citant un client du bar Le bon coin, dans sa ville natale de Dreux, qui venait boire des verres avec son chapeau camarguais et ses bottines. Il précise sa pensée : « C’est un album de vieux mecs, et on l’assume. Colin, Barboza, Milteau, Huck, Crumb, moi, on a tous passé les 70 ans, idem pour plusieurs de nos fans prestigieux comme Art Spiegelman… » C’est vrai, l’âge est synonyme du temps qui passe, les saisons qui se suivent comme un sablier qui s’écoule. Mais nos vies ne sont pas seulement rythmées par le calendrier, cette très vieille invention humaine qui sert à organiser le temps. Il y a aussi la culture et les arts qui occupent une place essentielle ; les chapitres d’un livre vers lesquels on revient régulièrement, l’œuvre d’un peintre que l’on n’a jamais terminé de décrypter, et bien sûr la musique qui est un univers infini, et dont ce grand cru des Primitifs du Futur pourrait bien être un bel épitomé.
Pascal Bussy