Ÿuma

Hannet Lekloub
Sortie le 25 mars 2022
Label: French Flair
Hannet Lekloub est le troisième album du duo tunisien Ÿuma, composé de Sabrine Jenhani (chant) et Ramy Zoghlami (chant, guitare). Après Chura en 2016, album autoproduit, et Poussières d’étoiles en 2018, Hannet Lekloub propose onze titres ciselés à l’aune de l’originalité des formes. Et s’il faut mettre une étiquette, ce serait, dit Ramy « celle de l’indie folk ». Chanté en arabe tunisien, Hannet Lekloub s’inscrit dans la fertile hybridation du monde contemporain.
Hannet Lekloub est le troisième album du duo tunisien Ÿuma, composé de Sabrine Jenhani (chant) et Ramy Zoghlami (chant, guitare). Après Chura en 2016, album autoproduit, et Poussières d’étoiles en 2018, Hannet Lekloub propose onze titres ciselés à l’aune de l’originalité des formes. Et s’il faut mettre une étiquette, ce serait, dit Ramy « celle de l’indie folk ». Chanté en arabe tunisien, Hannet Lekloub s’inscrit dans la fertile hybridation du monde contemporain.

Réalisé par les Néerlandais Jo Francken et Pieterjean Maertens (Tamino, Milow) Hannet Lekloub est né au studio Audioworkx, à Hoogeloon, au sud des Pays Bas. Que cet album génériquement tunisien ait vu le jour dans l’un des épicentres de la dance music, n’est pas un hasard. Parce que si cet album développe un folk chanté à la Peter, Paul and Mary, et orné d’Orient, il est sous- tendu de sons et de rythmes propres à l’électronique nord-européenne.
Passion, patience, maturité : « Cet album est celui de la réconciliation, des retrouvailles, explique Sabrine. Après la sortie de Poussières d’étoiles, et une tournée internationale, le duo a « fait une pause, pris de la distance. Nos parcours artistiques se sont un temps dissociés, et puis la nostalgie de la séparation nous est tombée dessus. C’est ce qu’évoque la chanson Denia Dour, qui décrit le doute, le désarroi». Avec une légèreté musicale tout en grâce, la guitare acoustique en front line et des mots ciselés: « Et alors si j’ai renoué avec la solitude/Depuis ton départ, les jours sont sombres et les nuits sont sans sommeil/Et alors si mon silence en dit long/Et que les gens ont parlé pour moi/ Et le temps a aggravé les choses/Et j’ai fini par tout déballer /Mais comme dit l’adage/La roue tourne »

Ces chansons « en symbiose », sont à l’image de Ÿuma, groupe qui a émergé en 2016 avec Smek, une chanson d’exil, (qui fut entre autre remixée par Ricardo Villalobos et Rey&Kjavik). Sabrine et Ramy insistent sur ce qu’ils appellent le « story telling », ou l’art de raconter des histoires, sociales, amoureuses, culturelles, en usant d’images, de flou, de métaphores, héritage des conteurs du Maghreb.
Plasticienne et peintre, diplômée de l’école des Beaux-arts de Tunis, Sabrine Jenhani fut une activiste culturelle, chanteuse dans des groupes de rock alternatif, chroniqueuse dans la presse culturelle. Car Tunis a développé une scène underground, où Ramy Zoghlami est lui aussi passé via le rock, l’électro et le cinéma. D’où cette écriture très imagée, qui pose des scènes et des ambiances (Fartatou, « Papillon », entre lanternes de Beb Mnara, l’une des entrées de la Medina de Tunis, et les plages et leurs pêcheurs nocturnes).

Le nom Ÿuma vient, expliquent Sabrine et Ramy, de la langue cherokee.« A l’époque, nous étions séduits par la culture amérindienne, les sonorités autochtones, les sons minimalistes. Ÿuma veut dire allié. C’est aussi une ville du désert de l’Arizona où ont été signés beaucoup de traités de paix avec les Amérindiens. » Dix ans après la révolution qui poussa le dictateur Ben Ali hors les murs, Ÿuma nous rappelle que la Tunisie fut un pays pionnier de la modernité et de la résistance arabes. Tourné vers le Moyen Orient, et en particulier vers l’Egypte, la Tunisie développa un rôle phare dans la rénovation du répertoire de la musique arabe, notamment au sein de la Rachidia, groupe d’artistes tunisiens créé en 1934 pour contrer les assauts culturels de la colonisation, un acte alors militant.

« Nous nous sommes rencontrés, dit Sabrine, deux ans après la Révolution tunisienne », qui a chassé le dictateur Ben Ali du pouvoir. Sabrine et Ramy font de ces bouleversements sociétaux le lit de leurs compositions – exil, séparation (Hmema, « colombe »), mariage arrangé, violence conjugale, liberté citoyenne. Hannet Lekloub élargit le sujet vers l’amour et la poésie. « L’album parle de l’aisance d’être romantique, ou non. Comment évoluer dans un pays qui n’est pas du tout stable ? La Tunisie est un pays de rêveurs, et là, nous sommes concentrés sur un seul but: comment remplir le frigo. Tant de choses se sont passées, nous avons pris de la distance ». Corruption, intégrisme, pauvreté, mépris du peuple. « Nous avons touché le fond », ajoute Sabrine. « On ne peut que remonter », accentue Ramy. Cela donne Chloun el Kaa (« Te souviens-tu des profondeurs, de quelle couleur est le fond aujourd’hui ? Quand je suis là ? ») en encore Lohkrin (les autres) « De la beauté de la nuit claire naîtra le jour, les étoiles du Kef et ses ruisseaux, et la lune étincelante des deux côtés de la rive ».

« Loin des relations toxiques, nous avons voulu nous pencher aussi sur l’enfance, poursuit Sabrine. Je me disais quand je serai grande je serai indépendante et j’aurai une belle maison où habiter ». Mais ce pays « où tout le monde est terriblement curieux, le voisin, le flic » a volé les rêves des enfants. (Wahna Kbar). Ici, on ne s’embrasse pas dans la rue, le concubinage est interdit et la communauté LGBT subit de la maltraitance.
« En Tunisie, les métiers de la musique, ont été laminés, explique Ramy. Il n’y a pas de producteurs, pas de maisons de disques, pas de managers, juste quelques vagues impresarios ». Parce qu’ils voulaient évoluer dans un monde musical libre, qu’ils sont attachés à leur image, arty, digitale, les deux artistes sont allés surfer sur internet pour rencontrer le label French Flair et leur partenaire PeerMusic France. Et c’est désormais libéré des étiquettes et des cadres en usage que Ÿuma a reconstruit son rêve : une vaste maison où les fenêtres sont grandes ouvertes.
Le 25 mars au Studio de l'Ermitage