Laura Lopez Castro & Don Philippe

Optativo
Sortie le 24 janvier 2011
Label : Nesola
Un véritable coup de coeur ! Espagnole d’origine, Laura Lopez Castro et son acolyte franco-allemand Philippe Kayser (Don Philippe) nous présentent “Optativo”, un album à la subtilité inouïe. Entre Martirio, Lhasa, Amparo Sanchez ou encore les ambiances musicales sud-americaines des années 50, cet album laisse entrevoir un talent immense.
« Ma grand-mère a eu dix enfants. Pour moi c’est une énigme, comment ça a pu se faire ? Je veux dire, mon grand-père et ma grand-mère étaient continuellement en prison, et naturellement séparés l’un de l’autre. Ma grand-mère vendait des haricots sans licence et mon grand-père tapait sur le dos de Franco. Comme ça, ils ne se voyaient pour ainsi dire jamais. Mais quand ils de rencontraient, ça marchait du premier coup ! » Laura Lopez Castro raconte volontiers quelque chose sur ses chansons, une anecdote, une impression, un état d’âme, avant de déposer son cœur aux pieds du public. « Du premier coup, dix enfants » pourrait être une épithète pour ce troisième album que la chanteuse espagnol né en Allemagne et le guitariste franco-allemand Philippe Kayser présentent maintenant.

Il n’est pas question d’un titre, dans l’ensemble tout l’album OPTATIVO, synonyme de souhait, redoute les titres. C’est un album plein de mélancolie, comme les précédents, mais qui s’est libéré, sans thème précis et n’est pas dogmatique. « C’est devenu quelque chose que nous étions en somme depuis toujours » disent-ils.

Des chansons qui coûtèrent aux deux musiciens plus d’efforts que les derniers albums, et qui malgré tout semblent couler de source comme si un vent du soir soufflait doucement sur les vergers de pêchers de Lleida. Lleida, c’est la province catalane où Lopez Castro a rencontré sa grand-mère, à une heure au nord de Barcelone.

Effectivement, c’est à Lleida que se raccordent biens des fils. C’est justement ce vent qui donne l’âme de cet album, entre ciel et terre. C’est cette grand-mère qui raconte avec un indéfectible humour, les difficultés de l’existence. Il y a aussi des histoires de « Sin Papeles », ces travailleurs africains sans papiers que l’on rencontre à la récolte des pèches. López Castro s’est entretenue avec certains d’entre eux, l’été dernier. « Ce sont des histoires de gens qui ont débarqué en Europe, mais qui peut-être, en fait, n’arriveront jamais vraiment. Ce sont des histoires qui me rappellent mes propres origines, bien que complètement différentes et que je n’ai pas vécu de façon si existentielle. » Sincère, jamais plaintif, plus suggéré, le thème de la non appartenance s’est infiltré dans cet album. Immigration, identité, patrie, pourraient être d’autres thèmes qui influencent ce troisième album. Mais Lopez Castro recherche aussi une diaspora intérieure, des voix qui se laissent étouffer, mais qui sont tout de même présentes et dont la mélodie remonte à la surface. « Moi-même, je me sens départagée. Une moitié espagnole, l’autre allemande, parfois je me sens dédoublée et aussi, parfois comme si je n’existais pas vraiment. » Lopez Castro a chanté ce sentiment dans ‘mi cansado corazón despierto’. Ici somnole un cœur fatigué et pourtant expectatif, qui cherche le calme mais ne demande qu’à battre. Tous les textes sont imprégnés d’une troublante et pénétrante poésie qui accompagne, volubile, les sentiments pour le laisser s’échapper, puisque la recherche jamais ne cesse, dans une nuit sombre et inconnue. « Peut-être que Lautréamont a porté son ombre sur cet album » s’exalte la chanteuse et suggère : ‘Les chants de Maldoror’ l’œuvre célèbre du poète.

« Musicalement aussi », dit Don Philippe, alias Philippe Kayser, « nous nous sommes ouverts. Naturellement, nos albums sont influencés par la musique sud-américaine, plus précisément par Victor Jara, Atahualpa Yupanqui et la musique de la fin des années 50 à Rio de Janeiro qui s’est développée en écho au jazz américain. « Ce qui transperce, c’est que nous avons transposé les échos des massifs montagneux de l’Amérique du sud dans un contexte urbain, en fait une composition purement personnelle ». Kayser a enregistré, dans son voisinage, les rumeurs de la ville qu’il utilise comme fond musical dans ‘lo que tú ves’ et rend aussi hommage aux « chants de quartiers » du légendaire brésilien Jobim. Il y va d’un enrichissement en marge. C’est un travail de recherche qui rassemble, se sert de tout pour ensuite, couche par couche réduire, effacer. L’art de la soustraction s’est imposé dans ces chansons, avec intention, ils renoncent à toutes arabesques et cabrioles. De la guitare de Kayser émane simplicité et calme, López Castro captive comme toujours et s’épanouit au plus haut point quand elle ose s’échapper, sans importuner.

Cet album est un collage, un palimpseste, mais toujours laconique et compréhensible. Qui les a inspiré ? « Andrés Segovia et la musique africaine du Dogon », dit Kayser, « Nick Cave et Kim Gordon (Sonic Youth) » ajoute López Castro.

Mais c’est avant tout par son nouveau style que l’album séduit. Les deux chanteuses soudanaises Alsarah et Nahid, vivant à New York et San Francisco, accompagnent trois chansons. López Castro a fait leur connaissance durant le projet SUDaN votES-MUSiC HopES et le contacte a été immédiat.

En dehors de la guitare, le multi instrumentiste Philippe Kayser joue aussi à la batterie, du ukulele, des claviers, corbeilles, grelots, triangle, accompagné par Paul Kleber à la basse électrique et à la contrebasse, et par Jo Ambros à la mandoline et au pedal-steel. De surcroît, Sebastian Studnitzky a ajouté un arrangement sur harmonium.

‘Le piano préparé’ de HaUSCHKa prête à ‘noche eterna’ des dimensions cinématographiques et à ‘mi cansado corazón des- pierto’ une étrangeté particulière. Le piano claquette, halète et clignote, bizarre, tendre et plein de fantaisie et laisse libre cours au chant et à la guitare, comme si il y avait encore un espace libre où chacun peut s’exprimer librement. L’auditeur ne cesse de s’étonner. Comment la musique peut, à la fois, résonner si volumineuse et pure en même temps, comment cette simplicité choisie prête aux compositions pureté et profondeur, comment la beauté de cet album se révèle justement par son manque de fioritures. Laura López Castro et Don Philippe sont arrivés au sommet. Bien que sous un ciel qui brille éternellement, ces compositions sont solides comme rocs, presque tantriques, comme si elles avaient depuis toujours existé.

Kevin Rittberger Traduction Renée Kayser