Guts

Estrellas
Sortie le 14 octobre
Label: Heavenly Sweetness
Sans pandémie mondiale, vous poseriez actuellement sur votre platine un album enregistré entièrement à Cuba, avec des musiciens locaux.
Depuis 2020, tout était organisé, pour qu’en mai 2021, les hostilités commencent. Mais les mesures sanitaires ont été les plus fortes, sans pour autant parvenir à souffler définitivement sur la flamme d’une idée qui allait se réveiller à Dakar, un jour d’octobre 2021, d’une manière tout à fait fortuite…

Cuba a une longue histoire avec l’Afrique. L’esclavagisme et le commerce triangulaire ont fait voyager, malgré eux, les hommes et, avec eux, leur culture musicale. Mélangée durant des siècles aux influences européennes, elle a donné naissance à cette musique connue depuis comme afro-cubaine. Percussive, cuivrée, dansante, bouillante. Gravée dans des milliers d’enregistrements, elle est depuis retournée en Afrique. Le point de départ sans lequel elle ne serait assurément pas la même. Un retour à la source, une boucle, comme celles que j’ai longtemps calées sur des beats hip hop. La flamme venait de se rallumer, tout s’éclairait. Autour de musiciens africains, de musiciens cubains traversant l’Atlantique, et de ma famille musicale habituelle, entre relectures de titres sélectionnés et compositions originales, mon nouvel album serait un hommage à la culture afro-cubaine. Et il se ferait ici. En Afrique. Au Sénégal. Trois mondes, trois langues, trois couleurs. Et dix-sept jours non-stop de studio, pour que les graines plantées à Cuba fin 2020 donnent leurs plus beaux fruits à Dakar, en 2022. Quand la terre ne semble plus assez grande, on regarde le ciel. Là où, même le noir semble s’illuminer. Les gens que j’aimais y sont devenus des étoiles qui brillent aux côtés des autres. Chaque fois que je pensais ne pas y arriver, j’ai invoqué l’étoile de ma mère. Et la route s’est éclairée.

Pandémie, problèmes de visas, clivages culturels, virements bancaires qui n’arrivent pas, pied cassé ; ce projet a parfois ressemblé à une accumulation de défis. En nous connectant les uns aux autres pour former une chaîne tenue par l’amour, en invoquant chacun notre étoile, nous les avons surmontés.

Et la musique est née. Comme un appel de nos étoiles…
ULTIMA LLAMADA (Kumar) « L’île de Gorée et le départ des esclaves pour un aller sans retour, voilà le concept. En tant qu’afro-cubain, mes ancêtres ont certainement dû connaître ce sort. La dimension jazz spirituel, c’est un flûtiste qui est venu l’apporter. Entourée de rubans de couleurs, peut-être pour protéger le bois sculpté, son instrument sonnait roots, presque ancestral. Joueur moi-même, je lui avais demandé de m’en rapporter une, dans le même style. Le lendemain, il est arrivé avec… un tube de pvc habillé de bandelettes colorées. Un peu surpris, je me suis pourtant rendu compte, dès l'essai, que le son était exactement celui que j’attendais ! Aussi pur que celui des sessions. Normal ! Personne ne s’en était aperçu mais, pendant l’enregistrement, c’est le même instrument fait maison qui se cachait sous les tissus bariolés… »

SAN LAZARO C'est Kumar qui m’a présenté Akemis qui, en plus de sa puissance vocale et de son charisme, était la seule à pouvoir interpréter ce titre qui nécessitait d’être de religion yoruba. Le caractère religieux de ce morceau des années 60 imposait une cérémonie d’offrandes préalable, mais nous sommes passés outre pour l’enregistrer dès le deuxième jour. Le soir même, je tombai dans les escaliers et me fracturai le pied. Le lendemain, en rejoignant les autres, soutenu par mes béquilles, j’ai vu le visage de Kumar se métamorphoser. Ma chute, mon allure, la cérémonie, pour lui qui est aussi de religion yoruba, tout était lié ! Il s’agissait d’une punition et il fallait se racheter ! A notre retour en France nous avons organisé une cérémonie, un moment intense qui a ouvert en grand toutes les vannes de mes émotions. Pour mieux comprendre, allez voir une représentation de San Lazaro, l’image parle d’elle-même.

YEBO EDI PACHANGA Aussi magnifiques qu’ils puissent être, certains vieux titres obscurs de musique afro-cubaine ne sont pas toujours confortables à jouer en dj sets.. Celui-là, je voulais à tout prix en faire une version dansante, une version “jouable” aux platines mais qui n’en dénaturerait pas l'esprit Quand j’ai commencé à avancer sur le tracklisting de l’album, je me suis tourné vers XOGN, mon mentor en matière de diggin’ africain, pour qu’il me suggère quelques titres pouvant passer sans encombre la relecture dancefloor. Heureux hasard, ce morceau que j’avais déjà mis sur ma liste était aussi dans la sienne !  L’album ne s’appelait pas encore Estrellas que, déjà, une étoile allumait sa route. Pendant l’enregistrement, emporté dans sa prise de voix, José Padilla en a d’ailleurs profité pour glisser un énorme clin d’oeil à une autre étoile : celle que les Lions de la Teranga ont accroché à leur maillot en remportant la CAN!

DEJAME EN PAZ Un post de mon ami trompettiste et chanteur Leron Thomas (le célèbre Man Funk) sur un réseau social aura suffit à me rendre éperdument amoureux de cette chanson. Cette histoire de femme forte, assumée, non-soumise, personne d’autre que Brenda Navarrete ne pouvait mieux l’incarner. Mais, pour cela, il fallait faire une légère entorse au concept de l’album en reprenant un titre, non pas cubain, mais dominicain. Dans la Caraïbe, les deux îles sont finalement voisines, et surtout, le morceau est si sublime qu’il pouvait bénéficier d'une dérogation. Trompette et piano se sont donc mis au travail pour le cubaniser jusqu’à le faire sonner comme un classique fait à La Havane ! C’est le premier morceau que l’on a enregistré, la première étoile qui a mis au diapason le groupe pour la suite des sessions.

ODA (AL QUETZ) « Sur mon album Habanologìa, ce morceau avait une saveur de balade. L’idée était de le laisser exploser, de trouver un terrain où les Cubains pourraient s'exprimer au maximum et sans retenue.Transformer la deuxième partie du titre en descarga, plus précisément en Timba, style puissant et énergique apparu aux débuts des années 90. Que le studio prenne feu. La présence de Cucurucho Valdés qui est de la génération qui a grandi avec ce style garantissait l'explosivité du moment. Tous les cubains devaient être sur le morceau pour que l'on puisse sentir l'euphorie collective et une énergie de foule, que tout le monde s'amuse et transpire. Cucurucho a donc pris les choses en main et tous les autres, chœurs, percussions, l’ont suivi dans cette descarga, cette jam typiquement cubaine fait en une prise. Descarga signifie “décharge” en espagnol, les cubains, comme le reste des musiciens se sont pris au jeu et si on ne les avait pas arrêtés, ils joueraient certainement encore. »

ADDUNA JARUL NAAWO Sur ce classique de 1975 de l’Orchestra Baobab, ce sont les enfants des membres fondateurs du groupe qui sont venus chanter. Alpha Dieng en leader et Assane Mboup pour le backer. Un honneur de les avoir en studio pour reprendre ce titre mélancolique et profond dans son évocation de la mort. Si facile d’ordinaire, Cucurucho a eu du mal à trouver l’angle d’attaque pour installer son piano à la place du solo de guitare de la version d’origine, et insuffler au morceau un esprit cubain. Quelques conseils des héritiers de l’Orchestra plus tard, et Cucurucho découvrait instantanément la voie à emprunter. Magnifique, émouvant, fluide, le solo s’est terminé par un trop plein d’émotions quand Cucurucho, qui venait de perdre sa mère, est tombé dans les bras des chanteurs pour fondre en larmes…

MEDEWUI (PAT KALLA) « Arrivé à Dakar en pleine nuit, arrêté par la police puis, au moment de repartir, le taxi qui tombe en panne et les policiers qui nous poussent pour redémarrer. L’album dans ses à-côtés extra-musicaux vaut aussi le détour ! Mon titre, donc. L’original est un titre béninois, afro-latino mais avec un côté blues, parfois même soul. C’est ce qui lui donne sa profondeur, en plus du texte qui parle de ne pas dévoiler tous ses trésors, de garder une part de secret. Tout cela, je ne l’ai su qu’après l’avoir fait traduire mais, ce sont des choses qui parlent à mon côté “conteur”. J’en ai fait une adaptation à laquelle on a ajouté des choeurs (des coeurs ?) pour donner du corps. Chance me concernant, le guitariste et le tromboniste étant béninois, le titre leur a donc instantanément plu, et c’est avec eux que j’ai pu approfondir la première traduction que j’en avais eu. Est-ce qu’on peut parler des conflits de studio entre cubains et africains pour imposer une idée ? Ok, une autre fois… »

DAKAR DE NOCHE Hip hop encore (j’ai failli écrire After All…). Quatre rappers qui viennent croiser le micro sur un beat témoin fait par Kumar, une production additionnelle live faite directement en studio, une optimisation de l’ensemble par Old Jay et Al Quetz à Paris : tout s’est fait de la même manière que pour Barrio. The Score étant l’un de mes albums de chevet, les Fugees sont, ici,  la source d’inspiration principale. Dans les jams de rues après les sessions studio, dans les fêtes sur la plage de l’île de Ngor ou dans cette furieuse nuit où le Sénégal remportait la CAN de football, ce titre est un hommage à ce Dakar de nuit que nous avons vécu à plusieurs reprises durant notre séjour.

NUNCA PIERDO (DAVID WALTERS) « Même si j’avais déjà un titre, Guts m’a permis un deuxième choix.. Ce long blues africain enregistré à cinq voix : la chanteuse cubaine Akemis, l’ami Pat Kalla, deux chanteurs de l’Orchestra Baobab, et moi. Réglages, mise en place, tout se passait normalement, jusqu’à ce que les éminents représentants de l’institution sénégalaise Baobab viennent au micro. Yeux fermés, mains au ciel, ils ont transformé le moment en quelque chose de mystique. Quasiment une prière musicale, le tout en one-shot. Larmes aux yeux et frissons pour tous ! Et pression pour les suivants ! Akemis et Pat sont eux aussi passés dans la cabine sans trembler. Pressé par l’horloge qui marquait l’heure de quitter les lieux et par Guts qui me faisait comprendre que je n’avais plus d’autre choix, j’ai, moi aussi, posé ma voix en une prise, porté par l’ambiance spirituelle, par cet esprit d’unité. Par ce moment précieux où les mots “communion” et “ensemble” ont vraiment pris tout leur sens. »

PORQUE OU KA FE SA (DAVID WALTERS & BRENDA) « Je ne connaissais absolument pas Brenda avant d’entrer en studio, mais Guts avait “senti” cette connexion et le potentiel d’un duo hispano-créole. Dès notre rencontre, tout s’est effectivement passé comme il l’avait prévu. Humainement, artistiquement, et même géographiquement puisque nous sommes tous les deux caribéens, nous étions dans le même feeling fraternel. Avec une seule journée à disposition avant la session, les échanges ont été denses et productifs mais, dès le départ, la symbiose était là. Instantanés, joyeux, explosifs, les musiciens ont de suite mis un niveau au-dessous duquel on ne pouvait pas aller. Face-à-face pour pouvoir voir et ressentir l’autre, Brenda et moi avons enregistré nos voix et laissé ce fluide musical tendre et dansant circuler librement entre nous. Trois prises ont été faites, toujours en one-shot, sans retouches ni edit. Celle qui se retrouve ici est la première, celle où l’on se découvrait. La plus spontanée, et donc la meilleure. »

SIN PANTALLAS (CYRIL ATEF) « En studio avec Guts, on a l’habitude de se “chauffer” un peu au moment de parler direction artistique, Je n’ai aucun problème à ajouter des touches pop ou à mettre des synthés. Guts à horreur de tout ça. Et encore plus pour un album qui devait sonner roots et authentique. GTB. Générations Têtes Baissées. Les gens et leur addiction/soumission aux écrans, un thème que j’affectionne particulièrement et dont je voulais parler. Mon idée de départ était un refrain en anglais mais là encore, ça a coincé. Pour rester cohérent et dans l’esprit de l’album, Guts ne voulait pas un mot d’anglais, espagnol uniquement. Autant nous avons pu arriver à des compromis sur certains points, autant là, c'était sans négociation possible. C’est donc El Tipo Este, un rappeur cubain, ami d’Al Quetz, qui est venu faire les voix et chanter les refrains. Tout en espagnol. Quand j’écoute le résultat, je crois que Guts avait raison… »

BARRIO Le barrio, le quartier. Un thème récurrent dans le hip hop et qui parle à tout le monde, de La Havane à Dakar. Dans les deux capitales, le hip hop est présent et bien représenté. Venant de là moi aussi, il fallait bien qu’à un moment où un autre, je revienne mes premières amours. El Tipo Este et Kumar pour représenter Cuba, c’est par l’intermédiaire de ma fixeuse sur place que je suis entré en contact avec ISS814 et Samba Peuzzi, une vraie star locale, pour représenter le Sénégal. Un beat témoin fait par Kumar et quelques épices live ajoutées en studio ont permis de faire l’essentiel d’un titre qui a été ensuite optimisé à Paris par Al Quetz et Old Jay. Le beat a été retravaillé, les arrangements affinés, mais c’est surtout la flûte de Niko Coyez qui est venue apporter la touche qui donne au titre sa saveur définitive et identifiable.

DANSONS CADENCES (DJEUHDJOAH & LIEUTENANT NICHOLSON) « Une chanson magique, un morceau sur lequel on s’aimera toujours si l’on s’est, un jour,  aimé dessus. Voilà ce que voulait Guts. Le texte avait été commencé à Paris et terminé à Dakar, pour ceux qui savent, il est bourré de renvois et de clins d’oeil à nos morceaux précédents ! Guts était satisfait mais voulait quelque chose avec plus de profondeur. C’est alors qu’il a revêtu un de ses costumes favoris : celui d’expert en synergies. Ce gars qu’on avait vu depuis un moment au studio, qui aidait le patron, était aussi chanteur. Alors Guts l’a mis en condition pour venir faire un feat sur notre titre. Préparation de dernière minute, passage en fin de journée, après tout le monde, sur un morceau presque terminé, pression maximale et.. résultat optimal ! L’invité surprise qui vient mettre la touche finale et plier tout le monde dans le studio comme s’il s’était préparé à ça depuis des mois ! A la recherche d’une synergie ? Guts est l’homme de la situation… »

IL N’EST JAMAIS TROP TARD (EL GATO NEGRO) « Des semaines avant l’enregistrement, j’avais travaillé mon titre, puis Guts m’a envoyé celui-là et tous mes plans ont changé. Cette cover d’une rumba congolaise, dont je me suis approprié les paroles, allait devenir mon morceau pour l’album, mais aussi l’hymne officiel de la délégation cubaine. A leur arrivée à Dakar, c’est au son de mon ukulélé jouant cette mélodie que nous les avons accueilli. La rumba a des racines cubaines, alors l’enregistrement a pris des airs de duel aussi fraternel que musical entre les deux camps, chacun voulant emmener le titre sur son territoire, avec ses codes et ses vibrations. Les sénagalais ont eu le dernier mot, rappelant qu’ils étaient quand même chez eux, et les cubains invités ! Cette aventure aura, pour moi, été double puisqu’on enregistrait mon album le matin et Estrellas l’après-midi. Double fatigue, double stress mais, surtout, double souvenirs. En fait non, les souvenirs sont si nombreux qu’ils sont impossibles à quantifier. »

ESTRELLAS (FLORIAN PELLISSIER) « Depuis le temps qu’on travaille ensemble, Guts me connait. Les horaires, les deadlines, c’est un monde étranger pour moi. Alors il m’a fait enregistrer mon titre en dernier. Surtout, parce qu’il savait que j’allais picorer dans toutes les sessions de quoi faire le meilleur morceau possible. Avec les qualités de chacun et, aussi, la petite dose de pression réglementaire. Guts voulait un titre qui unirait les couleurs des drapeaux cubain et sénégalais. Bonne idée, mais je suis daltonien… Alors, je me suis plutôt attaché aux étoiles qu’on trouve sur les deux, et à celle que les Lions de la Teranga avaient accroché à leur maillot en remportant la CAN, le jour de notre arrivée.  Les accords et la mélodie que j’avais en tête depuis Paris, additionnés à l’énergie emmagasinée avec tous les morceaux précédents ont donné Estrellas. Le dernier titre enregistré et, pourtant, celui qu’on connaît avant même d’avoir écouté l’album. »