Djeli Moussa Condé

Africa Mama
Sortie le 27 janvier 2023
Label: Accords Croisés
« Pour tout raconter, il faudrait un livre », sourit Djeli Moussa Condé. Mais il n’écrit pas encore son autobiographie. Il préfère chanter et jouer de la kora et, si l’on parle soussou, on surprend çà et là des bribes d’une mémoire parfois sombre, des enseignements d’une vie romanesque, mais surtout les élans d’une âme fidèle à ses racines.
« Pour tout raconter, il faudrait un livre », sourit Djeli Moussa Condé. Mais il n’écrit pas encore son autobiographie. Il préfère chanter et jouer de la kora et, si l’on parle soussou, on surprend çà et là des bribes d’une mémoire parfois sombre, des enseignements d’une vie romanesque, mais surtout les élans d’une âme fidèle à ses racines.

Le voyageur des musiques n’oublie pas le continent-mère et Mama Africa – la chanson comme tout l’album à qui elle donne son titre – raconte cette indéfectible passion. Djeli Moussa Condé la chante de très près, la voix posée sur un élégant tissage acoustique tendu par Gérald Bonnegrace, percussionniste et multi-instrumentiste que l’on connait déjà par son rôle dans le groupe éthio-jazz Arat Kilo.

Gérald ne voulait rien d’autre que « ce rapport direct entre la voix et l’auditeur que permettent les instruments acoustiques. Je voulais abolir les frontières, ne plus recourir aux techniques archétypales des musiques du monde des années 2000, avec une grosse rythmique pop derrière des claviers – quelque chose que l’on a entendu et sur-entendu. »

Il tenait à ce que les compositions de Djeli Moussa Condé soient offertes à l’auditeur avec tout leur poids d’humanité, de profondeur, de limpidité, de mélancolie, de lumière. Et qu’elles ne se coulent ni dans le vieux moule du commerce nord-sud, ni dans les sillons trop nets de la tradition – cette instance souvent plus vénérée que vénérable.

« Je ne joue pas de chansons traditionnelles, tranche d’emblée Djeli Moussa Condé. Je compose toutes mes chansons et, comme je suis un Africain vivant en Europe, il y a du mi mineur, du la mineur, de l'Oriental, du cubain… J’ai passé en France la moitié de ma vie, mes enfants sont métis, je me trouve parfois comme un étranger quand je retourne en Afrique… » Sa musique s’affranchit donc des obligations et des normes, tout entière tendue vers l’émotion, vers le chemin étroit qui ouvre les cœurs en évitant les larges idoles et les drapeaux des appartenances mécaniques.

Car quand on dit que Djeli Moussa Condé est guinéen, on doit admettre que la couleur du passeport ne suffit pas à le définir. Fils de griot du pays diakhanké, au nord du pays, il n’aime guère « l’école française » et, à sept ans, son père l’envoie dans une école coranique en Gambie. « C’est un esclavage. Le maître décide de tout et, pendant vingt-cinq ans, je n’ai pas eu de nouvelles de mes parents – pas de visites, pas de lettres. Au bout d’un moment, le maître m’a dit que je ne serai jamais marabout, mais griot puisque mon père était griot. Comme je connaissais assez de Coran pour faire mes prières, le maître m’a donné à un joueur de kora. Puis je n’ai fait que partir, partir, partir… »

L’Afrique de l’Ouest sillonnée dans tous les sens « en taxi-brousse ou en chameau », il se fixe en Côte d’Ivoire, intègre l’ensemble Kotéba de Souleymane Koly à Abidjan et y reste quatre ans. En 1993, la troupe tourne en Europe avec plusieurs grands spectacles et joue notamment au festival d’Avignon. Djeli Moussa Condé décide de rester en France et vivra quatre ans sans papiers mais sans cesser de jouer. « Je connais tous les squats et tous les bars de Paris, j’ai été dans tous les concerts de soutien et j’ai joué gratuitement dans les écoles. »

Peu à peu, il sort de l’underground, accompagne à la kora Manu Dibango, Alpha Blondy, Salif Keita, Cesaria Evora et quelques autres, réalise un premier album solo (ou plutôt une cassette), avant que Janice deRosa, chanteuse newyorkaise de Paris, n’entreprenne avec lui une féconde aventure métisse de blues mandingue. Sa rencontre avec le percussionniste Vincent Lassale conduit à l’enregistrement de deux albums solo, Djeli et Womana, en 2012 et 2015, qui lui donnent une forte visibilité en solo sur le circuit des musiques du monde.

Ses activités de sideman, de producteur ou d’arrangeur se sont réorientées vers la Guinée, où Ibro Diabaté, Sékouba Bambino ou Kandia Kouyaté font régulièrement appel à ce koriste d’exception. La crise sanitaire le surprend alors qu’il a commencé à écrire un nouveau répertoire. La rencontre avec Gérald Bonnegrace se fonde sur une approche très organique des chansons : partir des premiers jets enregistrés sommairement sur le téléphone de Djeli Moussa Condé et rendre à sa musique ses valeurs essentielles, même si l’auteur-compositeur-interprète n’avait pas jusqu’alors osé un tel dépouillement. « Il a été surpris que l’on n’ait pas de synthé, résume Gérald Bonnegrace. Mais quand je lui propose un violon pour avoir un arrangement plus cinématographique sur une chanson, Djeli perçoit bien que c’est une approche nouvelle pour sa musique. »

Car le credo du multi-intrumentiste et producteur repose sur la nécessité de donner à la voix de Djeli Moussa Condé un cadre qui lui rendre justice. « Il a une puissance vocale énorme, qui m'évoque un Joe Cocker africain. Quand nous faisons ensemble un live kora-percussions dans une petite salle, il faut à peine reprendre sa voix en diffusion. »

Il faut donc révéler, dévoiler, magnifier cette voix et non plus la normaliser. Tout l’album s’agence ainsi : le retour à l’essentiel, avec aussi peu d’effets et de technique que possible, des cordes, des peaux, de l’espace qui dessinent l’émotion avec une parfaite netteté. Moins d’instruments pour plus de musique, moins de majuscules pour plus de poésie. Circulant, flottant, frissonnant quelque part entre une Afrique désarmée et une Europe ouverte, l’album devise avec son auditeur dans une sorte de conversation radieuse et douce, amicale et intemporelle. Comme si toutes les Guinées d’ici, d’ailleurs et de tous les possibles cessaient à la fois d’obéir au commerce, aux frontières et aux impasses de l’Histoire. Une aventure salutaire, guidée par une voix immense.

Bertrand Dicale
La Cigale le 12 février 2023