Rodolphe Burger Mehdi Haddab Sofiane Saidi

Mademoiselle
Sortie le 3 mars 2023
Label: Dernière Bande
Au détour d’une chanson, d’une conversation ou d’un souvenir, le fantôme de Rachid Taha nous hante. Son ombre éclaire aujourd’hui le super-groupe Mademoiselle, un hydre à trois têtes – fortes têtes, têtes brûlées – Rodolphe Burger (voix, guitare), Mehdi Haddab (oud électrique) et Sofiane Saidi (voix, claviers, machines, basse) se sont souvent croisés ces dernières années. En compagnie de Rachid Taha, mais aussi dans différents projets sur le registre rock-électro-oriental défriché par lui. La constitution d’un trio, en 2020, à la faveur d’une résidence à la Dynamo de Banlieues Bleues, coulait donc de source. À l’inverse des fusions assemblées avec des ficelles apparentes, Mademoiselle fait bloc, alliage de ses égos fondus sous le feu des musiques ardentes. Enfiévré par la tension des cordes et la transe des machines, le trio voyage de scène en scène, à tombeau ouvert dans une 504 dont le kilométrage atteste des aller-retour entre le raï de Sidi Bel Abbès, le blues du Delta et Sainte-Marie-aux-Mines, Alsace, où l’album a été enregistré. Il sortira en mars 2023, constitué de compositions communes, sur des textes en français et en arabe que se partagent Rodolphe Burger et Sofiane Saidi, en plus de reprises de George Thorogood (I Drink Alone) et Jimi Hendrix (Hey Baby) auquel Mehdi Haddab est souvent comparé. Sous son titre de civilité, Mademoiselle cache trois personnalités mordantes dont l’association produit une poésie qui plairait beaucoup au fantôme bien aimé.
Au détour d'une chanson, d'une conversation ou d'un souvenir, le fantôme de Rachid Taha nous hante. Son ombre éclaire aujourd'hui le super-groupe Mademoiselle, un hydre à trois têtes – fortes têtes, têtes brûlées – Rodolphe Burger (voix, guitare), Mehdi Haddab (oud électrique) et Sofiane Saidi (voix, claviers, machines, basse) se sont souvent croisés ces dernières années. En compagnie de Rachid Taha, mais aussi dans différents projets sur le registre rock-électro-oriental défriché par lui. La constitution de leur trio, en 2020, dans le cadre du festival francilien Banlieues Bleues, coulait donc de source.

Souvent, un groupe se constitue sous l'effet conjugué de l'amitié et des affinités musicales. Parfois, on observe aussi des phénomènes plus embrouillés où interviennent des aimants qui s'attirent, des destins qui convergent, des nuits qui s'éternisent et, donc, des fantômes qui veillent. Cette alchimie est à l'œuvre derrière Mademoiselle qui aurait tout aussi bien pu ne jamais voir le jour, ou exploser au décollage. Au lieu de quoi, le miracle s'est produit après une poignée de répétitions et un concert fondateur. L'initiative revient à Sofiane Saidi qui, profitant de la résidence ce création qui lui était offerte par Banlieues Bleues, a souhaité que Mehdi Haddab et Rodolphe Burger l'y rejoignent. Ces trois-là se connaissaient déjà à différents degrés et s'estimaient assurément. Sofiane Saidi et Mehdi Haddab ont souvent foulé les mêmes scènes depuis les années 1990, quand le premier chantait avec Naab et le second formait la moitié de DuOuD ; l'oudiste apparait sur plusieurs projets de Rodolphe Burger, dont l'album Before Bach (2004) auprès du chanteur breton Érik Marchand, ainsi que sur sa version du Cantique des Cantiques et son hommage au poète palestinien Mahmoud Darwich ; en retour, l'ancien leader de Kat Onoma figure, tout comme Rachid Taha, sur Kalashnik Love (2008), le premier album du groupe Speed Caravan, formé par Mehdi Haddab ; enfin, Rodolphe Burger a immédiatement pensé à Sofiane Saidi, rénovateur du raï avec le sextet Mazalda, pour reprendre le micro de Couscous Clan, commando fomenté avec Rachid Taha.

Quand Sofiane, Rodolphe et Mehdi se croisent, ils discutent de tout, de rien et de musique. De blues souvent, né dans les champs de coton bordant le Mississippi, dans lequel trempe le rock'n'roll qu'ils ont en commun. Mais aussi d'un autre blues, enraciné dans le nord-ouest algérien, entre Oran et Sidi Bel Abbès. Il porte le nom de raï et, comme son cousin américain, son extraction populaire remonte au début du XXe siècle quand des chanteurs-poètes exprimaient la rudesse du labeur, la résistance aux colons, les actualités de la ville et les péripéties amoureuses, avant qu'il ne soit modernisé par les chebs équipés de guitares électriques, synthétiseurs et boîtes à rythmes. Dans la bande, l'idée de combiner le blues et le raï fermentait depuis un bail. Il a suffi que le trio se réunisse une fois pour qu'elle germe spectaculairement, sous la forme d'une tambouille pimentée par la puissance du rock et le groove des machines, au point de provoquer la transe – ou le tarab des musiques arabes – dès le concert inaugural. D'autres scènes ont suivi. L'enregistrement de l'album aussi, fignolé dans le studio Klein Leberau de Rodolphe Burger, à Sainte-Marie-aux-Mines, Alsace.

Les compositions de l'album sont parées de textes en arabe ou en français, certains exhumés des tiroirs de Rodolphe Burger (Mademoiselle, devenu Vous êtes belle, et Marie, rebaptisé Embrasse Marie pour moi) ou du répertoire de Kat Onoma (Le Désert, devenu Sahara Malakoff, et Que sera votre vie, rebaptisé La Terre Feu). On embarque dans l'étourdissant 504 sur lequel Sofiane Saidi, inspiré par le raï des frères Zergui, conduit à tombeau ouvert sur la route de la corniche entre Oran et Sidi Bel Abbès. Les deux chanteurs partagent le lead sur One Two Three, un chant de supporters (« One, Two, Three, viva l'Algérie ») que la rue a détourné en slogan politique (« We want to be free, viva l'Algérie ») – politique qui n'est jamais loin s'agissant d'un projet qui abat brutalement les murs. On y entend aussi des reprises bien senties : I Drink Alone de George Thorogood, métamorphosé en chaâbi avec son introduction en hommage à Cheikha Remitti et son rythme de bendir ; et Hey Baby de Jimi Hendrix auquel Mehdi Haddab est souvent comparé et dont la guitare a probablement pesé sur l'électrification du raï.

On sait de quelles intensités sont capables Sofiane Saidi, Rodolphe Burger et Mehdi Haddab dans leurs projets respectifs. Cette fois additionnées, elles produisent Mademoiselle qui fait bloc, alliage de ses égos fondus sous le feu des musiques ardentes, à l'opposé des fusions assemblées avec des ficelles apparentes. Enfiévré par la tension des cordes et la transe des machines, tout-terrain sur les chemins cabossés comme sur les dancefloors cylindrés, le trio roule plein pot dans une 504 dont le kilométrage atteste des allers-retours entre Sidi Bel Abbès, le Delta et Sainte-Marie-aux-Mines. Sur son pare-soleil claque le nom de Mademoiselle, un titre de civilité qui regroupe trois personnalités dont l'association génère une poésie qui plairait beaucoup au fantôme bien aimé.