Anthony Joseph

The Ark
Sortie le 24 avril 2026
Label: Heavenly Sweetness
Depuis une vingtaine d’années, Anthony Joseph produit une œuvre puissante, marquée par la densité de son propos et l’intensité de son interprétation. Trinidadien installé à Londres, où il est un universitaire respecté, il embrasse les pensées, littératures et musiques du creuset caribéen, diasporas comprises, pour les projeter dans le Tout-monde cher à Edouard Glissant. Son dixième album, The Ark, s’écoute ainsi, en conscience de la complexité des thématiques qui l’irriguent : exil, afrofuturisme, surréalisme, tourments, amour… sur une orbite musicale traversant les rituels vaudou, le calypso, le spoken word, le P-Funk de George Clinton et le jazz cosmique de Sun Ra.
Depuis une vingtaine d’années, Anthony Joseph produit une œuvre puissante, marquée par la densité de son propos et l’intensité de son interprétation. Trinidadien installé à Londres, où il est un universitaire respecté, il embrasse les pensées, littératures et musiques du creuset caribéen, diasporas comprises, pour les projeter dans le Tout-monde cher à Edouard Glissant. Son dixième album, The Ark, s’écoute ainsi, en conscience de la complexité des thématiques qui l’irriguent : exil, afrofuturisme, surréalisme, tourments, amour… sur une orbite musicale traversant les rituels vaudou, le calypso, le spoken word, le P-Funk de George Clinton et le jazz cosmique de Sun Ra.

En 2006, Anthony Joseph a publié The African Origins of UFOs, son premier roman. Entre prose poétique et fiction narrative, il y entrelace plusieurs récits au travers d’un passé mythologique, un présent contemporain et un futur hypothétique, où les vaisseaux spatiaux sont occupés par des Africains en quête du continent auquel ils ont été arrachés. Selon Anthony Joseph, la force de la science fiction est d’imaginer l’avenir pour questionner nos erreurs anciennes ou actuelles. Ainsi, dans l’époque brutale qui est la nôtre, il estime que son livre est encore plus pertinent aujourd’hui qu’il ne le fut à parution. Il en a même fait le point de départ d’un nouveau répertoire, écrit comme des variations autour du même thème. Mais le processus créatif a été interrompu, pendant un an, par une grave dépression. Thérapie, médicaments. Quand Anthony Joseph a enfin sorti la tête de l’eau, le producteur et multi-instrumentiste Dave Okumu (collaborateur d’Amy Winehouse, Grace Jones ou Adele) avait déjà composé les musiques du futur album. Il s’est donc attelé aux paroles, forcément pénétrées par les souffrances endurées.

La musique a contribué à la résilience d’Anthony Joseph. Sa convalescence s’est poursuivie lors de l’enregistrement dans un studio londonien. Le groupe, où la guitare, le saxophone et le Fender Rhodes sont proéminents, s’est emparé des démos de Dave Okumu, en improvisant dans les conditions du live. Puis, le poète a posé ses textes de sa voix charismatique, de la trempe des grands orateurs. Enfin, Dave Okumu a repris les choses en mains à l’étape du mixage, avec des formules de magicien, notamment en appliquant les reverbs propres au dub. Les sessions furent d’une telle amplitude et d’une telle force qu’elles ont fourni la matière de deux albums. Le premier, Rowing up River to Get Our Names Back, est sorti en février 2025 ; le second, The Ark, qui nous parvient aujourd’hui, est à la fois plus éclectique, expérimental et ténébreux. Le diptyque marque en tout cas une rupture avec les disques précédents d’Anthony Joseph, et ils se rapprochent à l’inverse de Leggo de Lion, son premier album sorti en 2017. Comme si une boucle venait de se boucler.

Anthony Joseph a vécu plus longtemps à Londres qu’à Trinidad-et-Tobago. C’est à Londres qu’il a dévoré, alors qu’il travaillait dans une librairie à la fin des années 90, les auteurs qui l’inspirent : les Martiniquais Edouard Glissant, Aimé Césaire et Frantz Fanon, mais aussi les surréalistes, dont André Breton, et la « science-fiction noire » de Samuel L. Delany ou d’Octavia E. Butler, pionnière de la littérature afrofuturiste dans les années 1970. À sa panoplie, il ajoute la musique, arrivée en premier. C’est à 11 ans que, fasciné par Jimi Hendrix et Prince, il a commencé à écrire pour poser des paroles sur ses chansons. Depuis, poésie et musique sont intimement liées dans son œuvre, où chacune renforce l’autre. Et tout converge dans The Ark, la pochette de l’album renvoyant elle-même aux esthétiques afrofuturistes et à Sun Ra. Signée Raimund Wong, elle reprend des photos d’Anthony Joseph par l’artiste londonien Bunny Bread qui, auteur de la pochette de Rowing up River to Get Our Names Back, devait aussi réaliser celle-ci avant de décéder en octobre 2025.

L’album ouvre sur James, un funk down tempo qui évoque la personnalité de James Oscar, ami d’Anthony Joseph et critique d’art capable de disserter sur la littérature caribéenne avant de se déchaîner sur un dancefloor new-yorkais. Typique de son spoken word, Blue Susan ressuscite un personnage de son troisième roman d’anticipation afrofuturiste, The Frequency of Magic. Teinté de spiritual jazz et inspiré par Glissant, Transposition of Space est une évocation de l’exil et des lieux qui, bien qu’éloignés, finissent par se confondre. Le psychédélique The African Origins of UFOs reprend un extrait du roman éponyme, une vision apocalyptique de la Terre qu’il faut fuir. Référence à l’arche de Noé biblique, ainsi qu’au Mothership (vaisseau-mère) de George Clinton, The Ark embarque à son bord Sun Ra, Bessie Smith, Max Roach, Amiri Baraka, Odetta, Pharoah Sanders, Paul Robeson, Harry Belafonte… sur une rythmique étourdissante. Plutôt afrobeat, Your Bird & I est un poème d’amour dont Anthony Joseph raconte qu’il a surgi, comme par magie, lors des sessions d’enregistrement. Etirée sur onze minutes en clôture de l’album, entre soul et dub, Baron Samedi (un personnage du vaudou) raconte les tourments de la dépression, sous la forme d’une montagne de feu dont il faut s’extraire pour atteindre la transcendance. A la fois surréaliste, spirituelle et intime, elle est certainement l’une des plus grandes chansons d’Anthony Joseph.

Alors que la musique mise sur l’IA pour s’inventer un futur, Anthony Joseph maintient son cap avec The Ark : organique et profondément humain, pour projeter d’autres espoirs dans l’avenir.