Sirventés

Chants Fougueux des Pays d’Oc
Sortie le 13 janvier 2015
Label : Accords Croisés

Warning: count(): Parameter must be an array or an object that implements Countable in /homepages/26/d300564932/htdocs/wordpress/wp-content/themes/accentpress/single-article.php on line 80
Un trio énergique et passionné s’empare avec fougue de la poésie contestataire du XIIIe siècle.

Présent dès les premiers balbutiements du Trobar (la poésie des troubadours), le sirventès est de style contestataire : il décrit sans ménagement les violences de son siècle, la stupidité des puissants et la fugacité des sentiments humains. Au cliché réduisant le troubadour à un amant éploré réfugié dans sa tour d’ivoire, le Sirventés oppose l’image d’un poète-musicien qui brocarde les princes, moque l’Eglise, pris avec ses contemporains dans les tourments et la guerre. (…)
Un trio énergique et passionné s’empare avec fougue de la poésie contestataire du XIIIe siècle.

Présent dès les premiers balbutiements du Trobar (la poésie des troubadours), le sirventès est de style contestataire : il décrit sans ménagement les violences de son siècle, la stupidité des puissants et la fugacité des sentiments humains. Au cliché réduisant le troubadour à un amant éploré réfugié dans sa tour d’ivoire, le Sirventés oppose l’image d’un poète-musicien qui brocarde les princes, moque l’Eglise, pris avec ses contemporains dans les tourments et la guerre.

Les trois musiciens ont choisi de respecter, en les développant ou en s’en inspirant, les mélodies originales, consignées à la fin du XIIIème siècles par les derniers troubadours. Ils mettent à profit leurs expériences respectives, accumulées lors de rapprochements - utopiques ou avérés - entre les musiques orientales et occidentales, populaires et savantes, anciennes et contemporaines, pour explorer toutes les potentialités de la monodie occitane médiévale. Coutumiers de la digression et de l’improvisation, ils proposent aussi une réponse courtoise, immodérée et surtout inattendue à ceux qui savent, comme nos troubadours, ce que la musique et la poésie peuvent pour atténuer l’absurdité du monde.

En pays d’Oc, le Trobar est un art poétique, une philosophie, mais aussi - et par dessus tout - une mentalité. Plaçant pour la première fois la Femme et l’Amour charnel au centre d’une quête spirituelle (codifiée par la Fin’Amor), reflétant dans de nombreux aspects de son évolution les heurs et les tourments de son époque, le Trobar raconte indifféremment la vitalité des sociétés occitanes du monde roman, l’élan spirituel cathare et une forme créative de résistance aux hégémonies religieuses ou politiques. Certains le font naître de la rencontre entre les seigneurs d’Al Andalus et les principautés occitanes voisines, dès la fin du Xème ou le début du XIème siècle ; d’autres attribuent son éclosion à la volonté des clercs et des gens d’église d’apaiser les ardeurs d’une chevalerie souvent démonstratrice de sa seule puissance, en substituant l’exaltation lyrique au déchaînement de la violence militaire… Quoi qu’il en soit, tous s’accordent à considérer le Trobar comme notre première expression poétique en langue romane (et non plus en Latin), et comme un des tout premiers exemples européens, depuis l’antiquité, d’élaboration d’une philosophie de l’Amour. Pendant les deux siècles où se répand son influence, le trobar irrigue l’ensemble du monde littéraire de l’Occident médiéval, et, de l’Angleterre à l’Italie, de la Catalogne à l’Allemagne, on se met à l’imiter et à trouver.

Pour autant, ni l’hommage de poètes comme Dante ou Boccace, à son déclin, ni même, à son apogée, l’admiration des princes et des rois ne permettent au Trobar de se garantir une postérité. Ses derniers zélateurs s’éteignent vers Toulouse, à l’arrivée de l’Humanisme renaissant, et ce n’est qu’au XIXè siècle, lorsque les romantiques se passionnent pour l’imaginaire médiéval, que l’on reparle du Trobar. Conjugué au renouveau de la langue et de la culture d’Oc, cet intérêt inattendu rend possible l’exhumation de nombreux trésors de la littérature occitane, et poètes et auteurs puisent abondamment, depuis, dans cette redécouverte (citons Mistral et les Félibres, bien-sûr, mais aussi, pêle-mêle, Mallarmé, Ezra Pound, Jean Cassou, Tristan Tzara, Jacques Roubaud et tant d’autres). Sensibles à l’éclat limpide du vers trobadouresque, à l’adresse des jeux sonores, à l’homogénéïté miraculeuse de la symbolique et de l’univers lexical, incroyablement « classiques », ils trouvent au Trobar la vivacité, la grâce et l’unité mystérieuse d’une aube.

Parmi tous les genres poétiques cultivés par les Troubadours, si la postérité a retenu la Canso et l’univers courtois, le Sirventés demeure pourtant le plus fréquent et celui qui, curieusement, peut sembler le plus proche et le plus éloigné de la violence triviale de notre début de millénaire. Tenant à la fois du prêche et du pamphlet, il est versifié, chanté, parfois assez long et compact, surtout quand l’auteur s’y applique à détailler ce qu’il exècre de son siècle pour en condamner les abus ou les défaillances. Abordant des réalités très diverses de la société médiévale, ces diatribes au ton souvent rageur flétrissent les travers des puissants, fustigent les errements des clercs ou des seigneurs, s’en prenant même, au besoin, au Créateur et à ses représentants sur terre. Volubile, alerte, vivifié par une conscience politique féroce et un usage ennivrant de la plainte, le Sirventés connaîtra un destin renouvelé lors des évènements qui marquèrent tout le tiers sud de la France au tournant des XIIè et XIIIè siecles. En proie au déferlement des croisés français alliés au Pape, le « Midi » devint alors l’enjeu d’une guerre de conquête où, prétexte parmi tant d’autres, la religion servit à l’anéantissement d’une civilisation. Ruinée et sans secours, c’est toute la société occitane de la renaissance romane qui sombra dans la terreur, l’aristocratie et les armées furent défaites, les cathares écrasés, les pays d’Oc colonisés. Le Sirventés deviendra le refuge littéraire de nombreux trobadors et faidits (chevaliers dépossédés), ulcérés autant par la perte de leurs terres que par l’invasion progressive de la chevalerie franque et de sa mentalité germanique à peine dégrossie, mentalité qui dut paraître bien fruste aux héritiers du Trobar.

Les textes du présent disque ne sont, pour la moitié d’entre eux, pas des Sirventés. Ils puisent cependant aux thématiques dont s’inspire le Sirventés pour exprimer la nécessité de témoigner du siècle, sans jamais renoncer à la distance sensible du poète : d’une amitié trahie, d’un amour déçu ou ruiné par les conventions, et partant du refus de déroger aux principes qui fondent leur poétique, les troubadours chantent la fragilité et la disparition, mais imaginent toujours un recul enjoué, jamais dupe ni totalement désabusé, empreint de cette bravoure, de cette hardiesse et de cet éclat démesurés qu’ils nomment Valor. Ces poèmes retracent aussi les fortunes diverses d’auteurs pour la plupart issus de l’aristocratie féodale (très éloignés, en fait, du vagabond à guitare en bandoulière idéalisé au XXè siècle), et dont le mode de vie s’inscrit dans les préceptes du Trobar, avec toutes les latitudes que permet le siècle : Guilhem d’Aquitània, le plus grand prince de son temps, excommunié, pourfendeur d’évêques qui rêve de transformer les abbayes en bordels peuplé des plus belles femmes de l’époque ; Raimbaut de Vaqueyras, fils d’un châtelain fou, qui nomme « beau chevalier » la femme dont il est éperdument amoureux (celle de son protecteur) ; Peire Cardenal, encore un fils de chevalier, qui passe de la cour du comte de Toulouse à celle de Jacques II d’Aragon sans jamais cesser de rager, de pester, de rouméguer, et qui meurt, comme tout bon romégaire, à presque 100 ans ; Bertan Carbonel, enfin, marseillais d’après la croisade, dont la poétique se réduit à l’imitation d’un art qui s’éteint inexorablement, et dont il tente de ranimer les dernières ardeurs. Une part substancielle est dévolue à Cardenal, maître incontestable du genre, prolixe et impitoyable.

Ce répertoire profane, abondant et divers, a fait jusqu’aujourd’hui l’objet d’une multitude d’interprétations, souvent inspirées par notre conception actuelle du monde médiéval.

Le trio a pris la décision de ne pas ancrer la sienne dans ces modèles, pour mieux s’approprier mélodies et textes originaux, pour mieux concevoir aussi ceux qu’il a créés, et les peupler de de ses propres chimères. Adaptant les mélodies originelles de quatre poésies, il trouve plus aisément celles des quatre autres, et tente de façonner un univers musical incluant toutes les variations du discours poétique, de la déclamation jusqu’au chant. Par ailleurs, construite autour de rythmes et de modes qui empruntent aux musiques d’aujourd’hui leurs élans racés et leur sens de la syncope, l’interprétation de ces huit chants renvoie inévitablement aux musiques populaires d’Occitanie ou du Levant : le caractère si particulier du Sirventés nous semblait exiger, pour être incarné, cette évocation de cultures où la référence à l’oralité domine. Comme le discours politique des rhéteurs, comme la chanson revendicative et la protest song, le Sirventés se conçoit dans le bouillonnement de l’oralité, et s’argumente dans l’incandescence de sa propre musique.

De fait, plus qu’au raffinement fantasmé d’un art de cour du XIIè siècle, nous avons choisi de nous référer à la trivialté familière des formulations, à une certaine violence exclusive aussi, dont notre siècle ne nous semble pas plus préservé que celui des troubadours. Et de la langue de ces derniers, incomprise par ses héritiers d’aujourd’hui, nous imaginons le discours musical qui nous s paraît l’expliciter le plus fidèlement. Nous tentons de ne pas en dénaturer les inventions poétiques, souvent magnifiques de fantaisie et d’élégance. Ainsi, le ‘Ud ne s’interdit jamais de rappeler la modalité qui seule permet de respecter le déploiement progressif de la mélodie et la linéarité du vers, et vient commenter le chant, le taquinant parfois, le magnifiant souvent. La percussion leur confère cettte assise inébranlable, cette densité et cette variété de matières que requiert l’énonciation d’une poésie qui va de l’attaque violente à la satire, en passant par toutes les nuances de la désillusion. Le chant, enfin, de ses bases populaires, peut s’élever et entraîner dans un voyage épique, aux confins de cette poésie enragée, ultime, ce qui reste en nous du Trobar.

Manu Théron