Vieux Farka Touré & Julia Easterlin

Touristes
Sortie le 30 octobre 2015
Label : Six Degrees
Bien qu’ils aient choisi d’intituler leur album Touristes, autant Vieux Farka Touré, le célèbre chanteur et guitariste malien, que Julia Easterlin, chanteuse et performeuse américaine dont l’étoile rayonne chaque jour un peu plus, donnent l’impression de se sentir comme chez eux dans cette rencontre musicale inattendue.
Bien qu’ils aient choisi d’intituler leur album Touristes, autant Vieux Farka Touré, le célèbre chanteur et guitariste malien, que Julia Easterlin, chanteuse et performeuse américaine dont l’étoile rayonne chaque jour un peu plus, donnent l’impression de se sentir comme chez eux dans cette rencontre musicale inattendue.

Touré est vraiment devenu une star internationale, le « Hendrix du Sahara », dont la musique associe au vieux blues du désert d’Afrique de l’ouest les sonorités d’un rock moderne. Easterlin quant à elle est née dans le Sud des États-Unis, en Géorgie, mais travaille aujourd’hui à Brooklyn où elle évolue à la croisée de la pop et de la chanson expérimentale. Ils se sont rencontrés à New York en 2014. Vieux se rappelle comment « en une ou deux heures à peine, nous avions créé ensemble quatre chansons ». Née dans un geyser d’inspiration, la version finale de Touristes comprend six titres originaux, trois reprises étonnantes (de Bob Dylan, Fever Ray, et d’une chanson folk des Appalaches), et un titre construit à partir d’un ancien morceau.

L’album s’ouvre sur « Little Things », une chanson écrite lors de cette première rencontre. La mélodie et les paroles sont de Julia Easterlin, mais elles se basent sur un classique de la musique d’Afrique de l’ouest, « Kaira ». Comme l’avait fait son père, le légendaire guitariste de blues Ali Farka Touré, avant lui, Vieux avait déjà enregistré « Kaira ». Cette fois, il explique qu’il l’a jouée un peu différemment à la guitare, à sa manière, et que Julia s’est mise à improviser sur ce qu’il faisait. Avec son rythme chantant (une mesure à quatre temps dont le troisième est très marqué, pour ceux que cela intéresse) ce morceaux offre un terrain de jeu fascinant aux loops vocaux de la chanteuse, une technique dont elle se sert de façon remarquable dans ses propres chansons. D’une voix qu’on pourrait comparer à celle de Rickie Lee Jones ou Edie Brickell, elle chante « J’ai construit une forteresse / des petits riens que j’ai mis de côté » et tandis que la guitare acoustique de Vieux ouvre la voie, ce sont des volutes de n’goni, un luth malien, de flûte en bois et d’orgue électronique qui deviennent l’équivalent musical des petits riens qu’évoque Julia.

D’une certaine manière, c’est la reprise que font Touré et Easterlin de « Masters of War », la chanson de Bod Dylan, qui forme le cœur battant de l’album.Vieux explique que cette chanson est la toute première qu’ils ont essayé de jouer ensemble. Les paroles tranchantes de Dylan sont toujours là, mais la chanson prend une saveur différente dans cette version lente et mélancolique. Pour Vieux, originaire d’un Mali déchiré par la guerre, ce titre voulait dire beaucoup. « Sur mon album précédent, Mon pays, je chantais le besoin de paix et les maux de la guerre. Au Mali, nous souffrons encore au quotidien des conséquences de la guerre. » C’est Julia qui a eu l’idée de s’essayer à cette reprise. Elle en ressentait aussi profondément l’importance. « J’étais encore enfant – onze ans, par là – au moment du 11 septembre, et je vivais près d’une base militaire en Géorgie. Depuis mon plus jeune âge, j’ai vu les familles de mes amis détruites par des décisions prises par ceux qui ne seront jamais sur le champ de bataille, mais qui n’en envoient pas moins les jeunes hommes et les jeunes femmes de ma génération au front sans sembler se soucier des conséquences. Ce sont eux, les maîtres de la guerre à qui je parle dans cette chanson ».

C’est là le nœud de l’affaire : Touristes est bien plus qu’un recueil de jolies chansons doublé d’une histoire intéressante. C’est un album à thème, un album d’idées. Dans « Bamba Na Wili », un des trois titres sur lesquels il chante, Vieux puise dans la tradition séculaire des chants de louanges. Sur une musique qui pourrait être du funk de la Nouvelle Orléans aussi bien qu’un vieux rythme d’Afrique de l’ouest, il chante en songhaï et en peul. Pas besoin de parler ces langues pour reconnaître le nom d’Ali Farka Touré au cœur de la chanson. « Bamba Na Wili » parle de la famille, mais avec une particularité. Vieux explique que « la mère d’Ali venait de Bamba, un petit village entre Tombouctou et Gao. Les gens parlent souvent de l’histoire des hommes de la famille, mais pas des femmes. Bamba est la source de notre famille parce que c’est la source de la mère d’Ali et de sa lignée à elle. » Dans un geste musical qui rappelle encore une fois aussi bien les traditions de la Nouvelle Orléans que celles d’Afrique de l’ouest, Julia apporte sur quelques mesures un chœur de voix superposées qui fonctionnent presque comme des cuivres.

Le chant de Julia est au premier plan dans « In the Pines », une des chansons les plus connues du folk des Appalaches – vous l’avez peut-être entendue jouée par Nirvana, sous le titre « Where Did You Sleep Last Night ». Dans cette version, la guitare acoustique de Vieux donne à penser que le Mali n’est tout compte fait pas si éloigné des Appalaches. Les percussions souples et les paroles à peine chantées ajoutent au caractère étrange et inquiétant de ce classique des murder ballads. Les arrangements sont complètement sahariens : guitare acoustique, tambours, et njarka, le violon à une corde qui vient inscrire son commentaire sur la mélodie. Traditionnelle, la chanson n’en est pas moins tristement d’actualité : « Tandis que les sirènes hurlaient, il se tenait les mains en l’air », chante Julia.

Easterlin se demande aussi « Est-ce qu’il fait déjà nuit ? » et « Fait-il froid dehors ? » dans la reprise funky, un peu à la Prince qu’ils proposent de « I’m not done », un titre un peu moins connu de Fever Ray, la chanteuse du groupe suédois The Knife. Des questions posées comme en rêve, mais auxquelles la guitare, les cuivres et l’orgue apportent d’énergiques réponses sonores. « A B’ashiye » est tout aussi éclatant. Vieux retrouve son style habituel pour ce morceau : guitare électrique et chant en bambara, avec un solo de guitare qui s’inscrit harmonieusement dans un rythme chantant et des cuivres bien menés. Julia y ajoute un fond vocal sans paroles, puis reprend la phrase titre avec Vieux comme dans une chanson à répondre traditionnelle.

Pour les vrais geeks de musique, il y a de quoi faire avec Touristes. Comment ne pas être fasciné par le solo de guitare impressionnant de Vieux dans « The World », par exemple, ou les interjections de Julia sur ce même titre, qui finissent par ressembler aux sons que feraient des cuivres ? Par la façon dont la guitare acoustique de Vieux évoque des décennies de rock, depuis le folk rock des années soixante jusqu’aux groupes indés d’aujourd’hui, sans jamais perdre de vue ses racines, et par la manière dont la trompette et les percussions s’éteignent dans le morceau final, « Apples and Champagne », laissant nue la voix de Julia qui chuchote presque, comme pour un adieu ?

Mais Touristes, c’est aussi le son de deux artistes – parlant des langues différentes, et représentant deux continents, deux hémisphères – qui se découvrent un terrain commun. D’ailleurs, le mot touriste est un télescopage de leurs deux noms, Touré et Easterlin, comme le fait remarquer Vieux. Vieux Farka Touré et Julia Easterlin ne faisaient peut-être que passer, mais cet album nous laisse espérer qu’ils vont revenir.