Anissá Bensalah

Matriz
Sortie le 28 octobre 2013
Label : Ovastand
« Entre ici et ailleurs » Brésilo-algérienne née en Haïti et élevée en français, Anissá Bensalah aura fait un grand détour musical avant de trouver la réponse à une grande interrogation : comment définir son identité quand on a grandi avec trois cultures.
« Entre ici et ailleurs »

Brésilo-algérienne née en Haïti et élevée en français, Anissá Bensalah aura fait un grand détour musical avant de trouver la réponse à une grande interrogation : comment définir son identité quand on a grandi avec trois cultures. Vrai pied de nez aux tenants de l’identité nationale, Anissá lance donc toutes ses vies sur « Matriz ». Sur ce premier album où elle chante en portugais mais aussi en arabe et en français, elle dévoile donc des fusions raffinées, à plusieurs niveaux de lectures : on peut tout à la fois se laisser bercer dans ces fantasmes de forró et les langueurs arabo-andalouses, mais aussi se plonger dans ces déconstructions brillantes où affleurent les racines africaines de ces musiques et les élégances du jazz et des musiques classiques. Et si les grands taxonomistes de la musique pourront s’arracher les cheveux, tous les autres se laisseront emporter par ce grand tourbillon musical.

Anissá Bensalah, une vie entre plusieurs rives

« D’où viens-tu ? » : voilà la première question à poser pour embarrasser Anissá Bensalah. Née en Haïti d’un père algérien et d’une mère brésilienne, tous les deux francophiles, Anissá a été élevée en français au gré des voyages de ses parents, qui l’auront mené à Dakar au Sénégal et à Beyrouth, au milieu de la guerre civile. Et si elle s’est établie à Paris depuis une quinzaine d’année, « pour se donner une terre, un fief », l’identité et « le positionnement à l’autre » ont toujours été des sujets sensibles. Mais, et c’est sans doute la beauté du métissage, si « grandir avec trois cultures peut être difficile à gérer, cela donne également une grande richesse intérieure ! » reconnaît volontiers Anissá, qui donne tout le sens à ce paradoxe sur son premier album « Matriz ».

La musique, justement, est le premier endroit où les chocs culturels d’Anissá ont pu s’exprimer, et là encore, le chemin s’est montrée joyeusement sinueux. Au départ, en famille, celle qui n’était pas encore chanteuse s’est abreuvée des vinyles de ses parents. Chez les Bensalah, on écoutait beaucoup de la musique brésilienne, mais aussi du jazz et des grands classiques de la musique orientale, tandis que la nounou haïtienne d’Anissá la berçait de chants inspirés de la tradition vaudou. Une bonne base, qui la poussera à commencer à chanter, dans son coin, dans sa douche, partout. Au Sénégal, sa grand-mère entend quelques notes, et, charmée, conseille à ses parents de lui faire prendre des cours. Depuis, elle n’a pas arrêtée de chanter. À Dakar, une professeur particulière lui fait découvrir le chant lyrique. Première grande passion : dès son arrivée en France, à 14 ans, Anissá intègre le conservatoire et se lance dans une éducation classique, jusqu’au premier prix de Chant lyrique. « Cela m’a beaucoup appris techniquement et esthétiquement, mais il me manquait quelque chose » explique-t-elle – toujours, cette question fondamentale de l’identité.

Un ami l’invite alors à un cours de jazz : elle en pleure de joie. Dans le même temps, elle redécouvre les classiques de la musique brésilienne, ceux qu’elle écoutait dans la petite enfance, tandis qu’inscrite en musicologie, elle se penche sur les racines de toutes les musiques qui lui plaisent, furetant du côté du gnawa marocain ou du diwan algérien. Voilà les trois chocs qui auront mené Anissá où elle est aujourd’hui : une voix parfaite qui virevolte entre les styles et les registres, un voix qui transfigure chacune de ses langues (portugais, arabe ou français), une voix puissante et technique qui sait se faire légère et rieuse. Après quelques détours par des groupes de musiques contemporaines et sérielles (Twinkle), de jazz expérimentaux ou de chants brésiliens, elle met désormais cette voix si précieuse au service d’un projet très personnel, qui lui permet de parachever sa construction identitaire si tortueuse en réunissant ses différentes cultures et influences musicales : voilà la matrice de « Matriz ».

L’album : « Matriz », fusions raffinées et nomadismes sublimés

En réunissant autour d’elle des musiciens de tous horizons, comme le guitariste classique Frédéric Antetomaso ou le trompettiste de jazz Julien Matrot, Anissá avait une idée en tête : mélanger musiques brésiliennes, jazz et inspirations classiques, tout en gardant un pied dans les sonorités orientales. Rien à avoir avec ces groupes de « fusion » maladroite, tout juste bons à colorer un reportage de National Geographic, mais une vraie tentative intelligente et raffinée de faire dialoguer ses diverses origines. Le tout, en gardant à vue les bons équilibres, ceux qui font les grands albums, entre légèreté et profondeur, musiques savantes et musiques populaires, danses et contemplations. Sur « Ya tefl », un des ses morceaux chantés en arabe, Anissá part d’un classique de transe nord africaine, dont on retient au loin les percussions métalliques et lancinantes (les crotales du gnawa) pour l’amener sur un jazz andalou qui ne déparerait pas sur le fantastique « Olé » de Coltrane. « Cair de Tarde » (« tombée de la nuit », en français), développe à l’inverse des ambiances très contemplatives, trompette en apesanteur et harpe délicate. Voilà une sorte de fado (même si le terme est impropre) fondée sur une reprise délicate du brésilien Heitor Villa-Lobos, un compositeur qu’Anissá a beaucoup étudié au Conservatoire.

Avec rythmiques plus chaloupées et le chant coquin d’Anissá en portugais, qui roule les rrr avec une raucité de soulwoman, « Daqui e de outros lugares » (« d’ici et d’ailleurs ») semble filer vers plus de légereté,, mais là encore, ce morceau est trompeur : le texte, volontairement très simple, décrit une situation ubuesque vécue par Anissá, lors d’un de ses séjours au Brésil. Lors d’une visite de routine a l’administration, celle qui a toujours eu la double nationalité brésilo-algérienne se voit refuser ses papiers d’identités. Pour une obscure histoire de registres manquants, elle se voit rejetée par son propre pays maternel. « ’Daqui e de outros lugares’ interroge le fait d’exister par ses papiers », explique Anissá, « et cela fait écho à des situations que j’ai pu voir en Haïti ou ailleurs, où des enfants non-déclarés à l’administration devenaient apatrides sans le savoir ! ». Une question de l’identité qu’Anissá aborde également très différemment sur « Nomade », seul morceau en français de l’album, elle y déploie toute la force de son chant lyrique sur un texte volontairement très travaillé, comme un exercice de style kafkaïen, qui tranche avec la vulgate du genre. Anissá s’attaque également aux grands canons de la musique brésilienne, comme « Berimbau », classique afro-samba chanté entre autres par Astrud Gilberto. Pour le groupe, il s’agissait de déconstruire le morceau pour revenir aux sources africaines de la samba, via notamment la répétition à l’envi des riffs de guitares – une reprise évidente en tous cas pour un morceau qui traite de lutte et de justice sociale, « des thèmes très chers, qui transcendent les périodes » constate Anissá, qui avoue penser au Brésil d’aujourd’hui quand elle prononce les mots de « Berimbau ». C’est par contre un Brésil ancestral qu’elle sublime sur les deux premiers morceaux qui ouvrent l’album, « Oxóssi » et « Yemenjá », consacrées à deux divinités du vaudou haïtien et du candomblé brésilien (qui partage ses racines avec le vaudou), sur un air de MPB sophistiquée. A l’image de la vie incroyable d’Anissá, « Matriz » condense donc des richesses insoupçonnées en une dizaine de morceaux vibrants dans tous les sens. « On m’a parfois dit que c’était la pagaille, mais cette pagaille, c’est ma vie », conclut Anissá.